Les Rayons et les Ombres un film de Xavier Giannoli : un chef-d’œuvre sur la collaboration et l’aveuglement moral
À chaque fois que je viens séjourner à Marseille, je me mets à la recherche des derniers films français à l’affiche. Le cinéma français me manque beaucoup à Londres. Je rate beaucoup de films parce qu’à Londres, j’ai déjà oublié les titres quand ils sortent, six mois ou un an plus tard. Grâce à quelques influenceurs de cinéma que je suis sur TikTok, comme Medhi Omais, je suis toujours à la page. Dans une de ses vidéos, Medhi m’a enjoint d’aller voir Les Rayons et Les Ombres, le dernier film de Xavier Giannoli.
Ce film sur la collaboration à l’époque du régime de Vichy est sorti dans un contexte politique un peu particulier, alors que l’extrême droite a gagné de nouvelles mairies lors des élections municipales. Je suis allée voir ce film sans en savoir grand-chose. Je ne savais même pas qu’il durait plus de 3 heures. Et quand je suis sortie de la salle de cinéma, j’étais un peu abasourdie de constater qu’il était déjà si tard, alors que mon mari m’attendait depuis plus d’une heure pour aller dîner.
Le titre ne me disait pas grand-chose, et c’est au cours du film que j’ai découvert qu’il s’agissait du titre d’un livre de Victor Hugo. J’ai fait quelques recherches pour comprendre d’où venait le titre du film. Le titre du film révèle un antagonisme : la dualité du monde telle que Victor Hugo la voyait. Avec des poèmes ombres sur le deuil, les regrets, la nostalgie et les poèmes rayons tournés vers l’avenir,
Le film
J’ai pris une grande claque en voyant ce film. Même sans connaître l’histoire de Jean Luchaine et de sa fille Corinne, on peut deviner la fin du film. Luchaire était un ami d’Otto Abetz, et leur amitié, au nom de l’idéalisme d’un rapprochement franco-allemand, va se fracasser contre le mur du nationalisme. Le film raconte l’histoire vraie de Jean et Corinne Luchaire, père et fille, pris dans l’engrenage de la Collaboration sous l’Occupation. Lui, journaliste de gauche qui glisse dans l’ombre. Elle, jeune star de cinéma, emportée dans sa chute. Jean Dujardin est magistral. Nastya Golubeva est une révélation. Et la question que Giannoli pose sans jamais y répondre à notre place résonne bien au-delà de la salle obscure.
Le film commence par un flashback : on y retrouve Corinne, la fille de Jean, en 1948. Elle va nous raconter l’histoire depuis le début. Où l’on rencontre son père lors d’un congrès sur l’amitié franco-allemande. On suit le parcours de Jean et Corinne, ainsi que l’engrenage de la collaboration au moment où éclate la 2e guerre mondiale. Un film ambitieux avec un budget de 30 millions , 75 jours de tournage, une reconstitution historique au détail près et des acteurs hors pair. Un film qui se donne les moyens de raconter une histoire sans pareille et nous fait réfléchir sur une époque dont personne ne veut parler, celle de la collaboration.
J’ai récemment écouté un podcast de France Inter sur Sigmaringen, une petite ville en Forêt-Noire où tout le gang de Vichy et ses collabos se sont réfugiés après la libération de Paris. Je n’avais jamais entendu parler de cette histoire.
Ce qui frappe
La photographie, les couleurs un peu fades pour reconstituer l’époque, la reconstitution historique des bâtiments et de leurs intérieurs.
Mais aussi la débauche constante et le flux d’argent qui circule. Il n’est jamais mentionné d’où vient cet argent. Mais nous savons : ils font comme s’ils ne savaient pas. La lumière projetée sur la vie de luxe et de fête, les dîners chez Maxims, les robes en satin de soie. Alors que l’on ébauche à peine la réalité de ce qui se passe hors de ce monde. Les rafles, les exécutions. J’imagine que par ce biais Xavier Gianolli voulait nous plonger dans une ambiance où l’on ne savait où l’on ne voulait pas savoir,
Les images de débauche peuvent paraître répétitives, mais j’imagine que le réalisateur voulait nous en mettre plein la vue, jusqu’à la lie, pour nous immerger dans cette ambiance de luxure. La lumière qui glisse sur les tissus en satin et les peaux blanches en contraste avec les parquets de bois cirés du bureau du journal.
La performance
Jean Dujardin est bluffant, encore une fois, il nous montre qu’il est un monstre du cinéma français dans la veine des Delon et Gabin. Une performance hors pair où l’on voit un homme qui se perd sans jamais perdre sa séduction. Où l’on oublie l’homme et on retrouve l’interprète, Dujardin est Jean Luchaire
Corinne, jouée par Nastya Golubeva, une nouvelle venue au cinéma, fille de Léo Carax. Une vraie découverte est d’une fragilité bouleversante. Une relation père-fille jusqu’à l’ambiguïté : les deux acteurs jouent d’une justesse saisissante.
Sans oublier August Diehl, avec une performance remarquable dans le rôle d’Otto Abetz. Et Vincent Colombe, en Guy Crouzet, en rédacteur en chef, qui nous pousse dans nos retranchements les plus abjects.
La question du film
On ne savait pas. Pouvait-on ne pas savoir? Même le réalisateur nous pousse dans nos retranchements et toi, qu’aurais-tu fait? Personne ne peut répondre à cette question : la peur, la menace d’une mort qui rode, la maladie pouvaient donner à Jean et Corinne l’illusion de pouvoir contrôler leur vie en faisant les choix qu’ils ont faits et en ignorant le pire. Dans ce film, nous sommes constamment remis en question parce que nous connaissons l’histoire que Corinne et Jean prétendent ignorer. En tant que spectateurs, nous sommes sanctifiés, dorlotés, puis jetés en pâture, mis à mal comme des voyeurs.
Ce que l’on peut reprocher au film
3 h 19, c’est très long. J’avoue que je n’ai pas vu le temps passer : le rythme du film, les mouvements de l’histoire en flash-back font que l’on ne s’ennuie jamais.
Certaines scènes peuvent paraître répétitives, surtout celle des soirées de débauche où on nous fait boire jusqu’à la lie. En même temps, ces scènes nous mettent nous-mêmes dans un état de trop-plein et nous font ressortir la monstruosité du contraste entre quelques nantis et la vie de privation à l’extérieur.
La photographie
Ce qui m’a frappé, c’est la palette de couleurs de ce film. Des tons en demi-teinte, des nacres et des écrus, des tissus avec des matières réfléchissantes. Une palette qui évolue en fonction de l’époque comme si les couleurs s’éteignaient petit à petit. Une photographie magnifique, dirigée par Christophe Beaucarne, avec une lumière en clair-obscur.
L’analogie Victor Hugo
Les Rayons et les Ombres de Victor Hugo est un recueil de poèmes publié en 1840 avant son départ en exil. Hugo, dans ce recueil, pose la responsabilité de celui qui pense,écrit et influence.Luchaire était un homme de lettres et d’influence et le film pose la question de la trahison de Luchaire de ces entités.
Mon avis
J’ai adoré ce film : c’est du grand cinéma français et je suis sortie de la salle de cinéma avec une sensation de malaise, de remise en question et de bluffée par la performance des acteurs. Si vous aimez le grand cinéma, aimez les films qui vous remettent en question. Courez-y. Ce n’est pas un film de divertissement mais une fresque historique d’une époque dont la France a toujours eu maille à partir. Xavier Gianolli nous expose cette époque plein phare.
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